« Avant, je m’achetais des sacs de luxe pour compenser le stress du boulot. Mais je n’ai pas besoin de tant que ça pour vivre »

Après deux années passées au service marketing d’un concessionnaire Mercedes à Jinhua, ville moyenne de la province du Zhejiang, au sud de Shanghaï, Haiyao (qui ne souhaite pas donner son nom), 22 ans, a décidé de démissionner. « La plupart des employés étaient beaucoup plus âgés que moi et personne n’avait l’air très motivé », justifie-t-elle. Mais, au moment de quitter son poste, la jeune femme n’a pas choisi la discrétion.

Elle a invité des amis dans un restaurant pour faire de cette décision une fête. Sur une grande banderole rouge, des slogans sont écrits en sinogrammes jaunes : « La jolie petite ne va plus bosser ; pas besoin de déprimer ! Profite de la démission, l’avenir sera plus cool. » Elle a elle-même commandé la banderole en jaune sur fond rouge, qui rappelle les affiches de propagande du pays, avec ses slogans politiques placardés dans les rues ou ses appels à travailler plus dur, accrochés aux murs des usines.

Haiyao a aussitôt publié des photos de l’événement sur Xiaohongshu (littéralement « petit livre rouge »), le réseau social des jeunes urbains, souvent comparé à Instagram. C’est sur cette plate-forme qu’elle a trouvé l’inspiration : des centaines de jeunes mettent en scène leur démission en se jouant des codes des entreprises qui exaltent les employés modèles. Une manière de rejeter la culture du travail de la génération de leurs parents.

Anciens employés de grandes entreprises

A quoi bon s’épuiser au boulot alors que la croissance chinoise ralentit, que les salaires n’augmentent plus et que l’avenir est incertain, se demandent les jeunes Chinois. Si le pays est loin de connaître une vague de démissions massives, le phénomène a attiré l’attention de la chaîne de restaurants Haidilao, qui propose désormais les services de ses employés pour chanter une « joyeuse démission » aux convives, comme pour les anniversaires.

Beaucoup de démissionnaires qui témoignent sur Xiaohongshu sont d’anciens employés de grandes entreprises de la tech : le géant du commerce en ligne Alibaba, le champion des télécoms Huawei, ou le propriétaire de TikTok, Bytedance. Autant d’entreprises réputées pour leur culture du travail forcené. En 2019, déjà, un mouvement avait émergé au sein de ces grands groupes pour dénoncer les horaires « 996 » : au bureau de 9 heures à 21 heures, six jours par semaine.

Une remise en cause des sacrifices imposés par leurs dirigeants, au moment où l’économie montrait des signes d’essoufflement et que les possibilités de s’enrichir rapidement se restreignaient. La crise sanitaire et une longue campagne de régulation des entreprises de la tech ont renforcé ce sentiment.

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