En Ethiopie, l’homophobie se déchaîne après une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux

La vidéo, anodine, montre des hommes en train de danser lors d’une fête privée. Rien de plus. Enregistrée au mois de mai puis partagée des centaines de milliers de fois en août, elle a suffi pour déchaîner les passions homophobes en Ethiopie et entraîner une redoutable chasse aux sorcières dans la capitale Addis-Abeba. Un rejet si intense qu’il a poussé bon nombre de membres de la communauté LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres) à l’exil.

Lancée sur les réseaux sociaux – en particulier sur TikTok –, la campagne homophobe a rapidement reçu l’appui des autorités éthiopiennes. Dans ce pays conservateur de 120 millions d’habitants, l’homosexualité est un crime, passible de trois à quinze ans de prison. La direction de la sécurité à la mairie d’Addis-Abeba a assuré, le 10 août, « prendre des mesures à l’encontre des établissements soupçonnés de se livrer à des activités homosexuelles dans notre ville. […] Des hôtels, des restaurants et d’autres lieux de divertissement qui s’écartent de la culture, de la tradition, du mode de vie et de la religion de notre pays ».

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Après l’arrestation de l’organisatrice d’une soirée « déviante », la municipalité a expressément remercié les « communautés de voisinage », qui ont aidé les forces de l’ordre. Une numéro de téléphone a été mis en place pour dénoncer tout individu ou fait susceptibles d’avoir trait à l’homosexualité. « Toute personne disposant d’informations relatives à des actes homosexuels peut se rendre au poste de police le plus proche », précisent les autorités de la capitale dans un communiqué partagé sur Facebook. L’Office de tourisme, quant à lui, demande aux hôtels la plus grande vigilance face à la clientèle homosexuelle. Mais c’est sur Internet que la délation est la plus active.

« Traquer ces lieux de Sodome »

Depuis août, des dizaines de jeunes ont été « outés » : leur homosexualité a été révélée à leur insu. « D’habitude, les homophobes nous visent en tant que groupe, mais là, dans leurs vidéos, ils nomment nos amis puis montrent leurs visages et dévoilent leur adresse, tout ça avec la bénédiction du gouvernement », se désole Haimanot*, membre de la communauté queer installée à Addis-Abeba, qui a abrité chez elle plusieurs personnes menacées.

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Sur TikTok, des vidéos, cumulant parfois des millions de vues, montrent des groupes d’autodéfense en train de déambuler dans des ruelles pavées de la capitale éthiopienne, un couteau ou une hache à la main et des slogans haineux à la bouche. « Nous allons traquer tous ces lieux de Sodome, où se déroulent des actes déviants », promettent-ils. Dans un autre extrait, un pasteur appelle à déshabiller et fouetter publiquement les homosexuels.

« La violence à l’encontre de ces personnes est encouragée ouvertement. Dans le cadre d’une expansion spectaculaire de la menace, des appels ont même été lancés pour tuer les familles des personnes ouvertement LGBTQIA + qui vivent à l’étranger », note House of Guramayle, une association éthiopienne pro-LGBT en exil, basée en Europe.

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La virulence des attaques est d’autant plus curieuse que les homosexuels et queer en Ethiopie ne militent pas pour leurs droits. « Jamais nous n’avons demandé quoi que ce soit, jamais nous n’avons même osé des sorties publiques, nous avons encore bien trop peur pour cela ! », relate Adanech*, une militante de 32 ans qui tient un podcast mensuel sur ces questions, dans lequel les prénoms et les voix des intervenants sont modifiés.

Mouvement de résistance

Selon elle, les homosexuels servent surtout d’exutoire. « Cette chasse aux sorcières, ça permet de mettre de côté les problèmes liés à la reprise de la guerre [en région Amhara] et à la situation économique catastrophique. L’Ethiopie connaît une crise identitaire et ethnique, mais l’homophobie est l’un des rares sujets qui soude le peuple, tous les Ethiopiens sont d’accord », souligne Adanech.

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Le pays de la Corne de l’Afrique se trouve au 184e rang du classement mondial Equaldex sur les libertés accordées aux homosexuels. Vivre « underground », c’est-à-dire caché, se soutenir, est devenu une seconde nature pour la communauté LGBT. Ses membres ont des noms de code, comme dans un mouvement de résistance, et des planques existent de longue date à travers Addis-Abeba. Des cagnottes collectives permettent d’aider les membres traqués par les autorités ou leur famille. Ce fonds a notamment servi à payer des billets d’avion pour envoyer des homosexuels à l’abri, à l’étranger.

* Les prénoms ont été changés.